jeudi 10 août 2017

> Le poème du jeudi (#13)


LA MITRAILLE NE TIENT PAS DANS LA MAIN

Il y avait cette femme
entre deux boulots
qui buvait
du lait
d'amande
ou du jus de lychee
qu'elle se payait
pour entamer ses allocs.

Après des bouts
de facture
des morceaux de crédits
des bons de réduc'
et des tickets resto
- elle n'avait pas
d'éconocroques -
il lui restait
juste une poignée
en centimes d'euros
qu'elle glissait
dans la main
d'un gigolo
pour qu'il l'écoute
ronfler
une main
posée
sur son froc.


Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées, Les Carnets du Dessert de Lune, 2012.







jeudi 3 août 2017

> Le poème du jeudi (#12)




NOUS LES AFFAMÉS

Comme c’est enfant d’avoir le front joyeux !
Je te défie amer, de me laisser malmener ta peine.
Te tirer la moelle, redresser tes pâles gémissements.
Nous reviendrons calmes, avec le souffle planant sur notre
   bouche, avec des poignées de sexe et de folie.
Nous reviendrons affamés.


Miguel Ángel Bustos
In Archipel du tremblement (Anthologie). Traduit de l’espagnol par Stéphane Chaumet.
Al Manar, 2015.










jeudi 27 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#11)




DEUXIÈME ANNIVERSAIRE

Non, je n’ai pas pleuré toutes mes larmes
Elles se sont amassées en moi.
Depuis longtemps mes yeux n’en ont plus,
N’en ont plus aucune, et je vois le monde.

Plus rien ne m’étouffe, aucune torture,
Douleur de l’offense, ou de l’absence.
Leur sel, qui brûle tout, s’est glissé
Dans mon sang. Tout est lucide et sec.

J’ai l’impression qu’en quarante et un,
C’était, je crois, le premier jour de juin,
Est apparue, comme sur une soie
Froissée, ton ombre de martyre.

Partout encore s’imprimait le sceau
Des grands malheurs, des récentes menaces.
Et j’ai aperçu ma ville à travers
L’arc-en-ciel des larmes dernières.


Anna Akhmatova, 1946. Traduit du russe par Jean-Louis Backès.
In Requiem, Poème sans héros et autres poèmes. Poésie/Gallimard, 2007.



jeudi 20 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#10)




Une chose est morte. Je ne me souviens pas
du nom étrange qu’elle avait.
Mais qu’importe à vrai dire.
Je n’ai pas ri assez de ces drôleries-là !

Cette nuit, je vais tout droit, les yeux
nouveaux,
une âme claire aux poings fermés.

Eh bien ! Sages, qu’un soir a fait
enfants : dansons, dansons !



Ariel Spiegler
C’est pourquoi les jeunes filles t’aiment, Éditions de Corlevour, 2017.

jeudi 13 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#9)




PLONGE

La poussière avec la lumière tombe.
Toute une pile d’assiettes sales m’attend
comme une montagne son prophète,
passage vers la blancheur
en vain
en vain
tandis que dates et codes m’écrasent.

Une autre fois
j’émigre transparente.
L’heure du sein n’a pas de goût.



Athina Papadàki
In Anthologie de la poésie grecque contemporaine – 1945-2000, traduction Michel Volkovitch, Poésie/Gallimard, 2000.

jeudi 6 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#8)




le large
cette démesure de ta langue
au fond de moi

laisse-moi errer

ça sent le noyé la marge
le rat crevé

je t’offre ma soif
pour les coups à venir
pour l’étreinte de l’amant

pour certaines choses de la vie
il faut plus qu’un poème



Makenzy Orcel
in Anthologie de poésie haïtienne contemporaine. Poésie Points. 2015.